Songe et fumée

«La durée de la vie humaine est un point; la matière, un flux perpétuel; la sensation, un phénomène obscur; la réunion des parties du corps, une masse corruptible; l’âme, un tourbillon; le sort, une énigme; la réputation, une chose sans jugement. Pour le dire en somme, du corps, tout est fleuve qui coule; de l’âme, tout est songe et fumée; la vie, c’est une guerre, une halte de voyageur; la renommée posthume, c’est l’oubli. Qu’est-ce donc qui peut nous servir de guide? une chose, et une seule, la philosophie. Et la philosophie, c’est de préserver le génie qui est au dedans de nous de toute ignominie, de tout dommage; c’est de vaincre le plaisir et la douleur, de ne rien faire au hasard, de n’user jamais de mensonge et de dissimulation, de n’avoir jamais besoin ni qu’un autre agisse, ni qu’il n’agisse pas; c’est encore de recevoir tout ce qui nous arrive, tout ce qui nous échoit, comme venant du même lieu d’où nous sommes sortis; c’est enfin d’attendre la mort d’un cœur paisible, et de n’y voir qu’une dissolution des éléments dont chaque être est composé.»

Marc-Aurèle, Pensées, livre II, XVII. Selon une traduction d’Alexis Pierron, 1886.